Elke, ou la collectionneuse... - Lot 2

Lot n° 2
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Résultat : NC
Elke, ou la collectionneuse... - Lot 2
Elke, ou la collectionneuse... Les médicaments, le matelas, partis. Bon débarras ! Mais tes vêtements ? La petite chambre en est pleine ! Que faire de ces colonnes de boîtes à chaussures, de cartons à chapeaux, et de ces sept portants dont deux effondrés sous le poids ? Ces choses t'ont touchée, couverte, ont prolongé tes mouvements, sont imprégnées de ton Délire de roses. Je t'y devine en creux, et je souffre dans ces creux ! Pauvre cerveau d'inévitables rémanences. Veux-tu que je finisse en von Stroheim au Boulevard des chiffons ? Je dormirai couché, une fois repu, sur tes robes, j'imposerai à d'autres de les porter, je les haïrai de ne pouvoir chausser tes bottines de verre, de ne pas être toi ! Et elles me haïront et se joueront de moi. Stewart, dans Vertigo, coincé côté musée, derrière le chignon en spirale. Que dois-je faire, Elke ? Mettre le tout en valises et l'apporter aux pauvres ? Le vendre sur internet ? L'expédier à ton fils berlinois pour que ça traîne dans la poussière de magasins vintage, parmi des robes de rombières et des mules Birkenstock ? Honte sur moi ! Ce sont des choses de prix mais pour savoir qu'en faire, dis-moi la valeur qu'elles avaient à tes yeux ! Je les ai déménagées de Bâle jusqu'à Paris à pleines brassées sans que tu ne m'en dises rien. Tu acceptais même mes rouspétances, il y en avait tant, sous plastique. Je n'y voyais qu'une manie de ne jamais jeter. Cette fois-ci, j'ouvre. Dirige ma main, et tu m'expliques ? Boîte après boîte, c'est une féérie ! Chapeaux, ou sculptures ? Vêtements, ou costumes ? Et ces tissus que je ne saurais même pas nommer, ces riches broderies qui se répandent en tapisseries ! Un trésor ? Nos dépenses médicales te faisaient pleurer d'inquiétude mais tu n'as jamais songé à y puiser. Une garde-robe ? Tu n'en utilisais qu'une part dérisoire. Un musée ? Que personne, pas même moi, ne pouvait visiter ? Chapeaux à Casoar, à étriers Hermès, de Marc Jacobs à larges bords doublés de soie violine, plissés de Miyake, pailles roses, dorées, tendues de mousseline, canotiers, bérets canaille, gants d'opéra haut boutonnés, chemisiers comme collages, jupes à traîne, robes à laçages, à basques, à cerceaux, doublures brodées, revers peints à la main, coupes Yamamoto et manteaux Dior comme des applaudissements, tout est d'un goût exquis, et intact, parfois jamais porté ! Ton domaine étranger. Ton secret ! À l'image de quoi, Elke ? Du tout premier regard ? De la première fois que tu as ? Car il s'agit forcément d'amour et de fantasmes. La pièce la plus pure que l'on doive à des mains couturières, qui, dans la boutique, dit l'ensemble, qui est l'ultra de la grande marque pour cette saison, tu la repères avec ta précision géométrique, tu la réclames personnellement, un confié de bijoutier, tu t'en empares dans un salon de luxe. Le créateur, sans même te connaître, t'a rêvée et vient de te trouver. Et tu l'achètes, ma folle ! Wir werden Kartoffeln essen ! Nous mangerons des pommes de terre ! À chaque fois, Elke ou la désirée, envol imaginaire par-delà la matière jusqu'au prochain contact, et démesure ! Cette coiffe surmontée d'un calame, cette autre en satin noir comme d'un lettré chinois, cette mousseline faussement désordre, tu multiplies les poses entre les miroirs, exige qu'on te photographie, qu'on te filme, j'en ai trouvé les traces, tu enchantes vendeuses et clientes, étourdis les maris, car tu es belle à nous couper le souffle. Métamorphique, toutes possibles, la Sans-souci, la petit lord Fauntleroy, la punk, la Gavroche, la comtesse de Hong-Kong ou de Longchamp, la garce putassière, la collégienne kawaii, la Hedren, la Yellow Submarine, mon Elke mon amour tu me manques, la femme-sablier Dior, la cerf-volant Miyake, toutes ! Une élégante aux lèvres tout sourire d'un rouge étincelant, s'offrant aux yeux et aux rêves de tous. Si elle n'était gentille, effrayante car icône ! Noli me tangere ! Nul ne doit me toucher ! Un destin en proie à l'idéal ? Une destinée d'icône du désir. Elke, fille de père inconnu, petite-fille de grand-père inconnu, les guerres, le Mur, me disant, J'ai manqué d'un guide. On me dit, c'est la femme insondable qu'il vous fallait, à vous qui ne savez vivre sans chercher. Attendais-tu que je sois seul pour me laisser découvrir tes accessoires et la possible étendue de ton jeu ? Est-ce la malade qui y a renoncé, ou l'amour qui, enfin avec moi, t'a fait aimer à cru ? De Elke ou la collectionneuse, reste cette collection, Apothéose. Vitrines du château de Moritzburg où pendent les robes des princesses d'Auguste. La figure de Elke acquiert sa ligne de fuite, depuis la source vive, cachée, que j'ai juste approchée et ne pourrai jamais souiller, de son désir. © Elke (extrait), roman de Paul J. Memmi, à paraître.
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